Faillite de Makassar, lorsque la chute d’un distributeur menace l’édition indépendante

Fondée en 1995, Makassar diffuse principalement des BD, des ouvrages jeunesse et des livres spécialisés (notamment en sciences sociales) venant du secteur indépendant. Les difficultés du diffuseur sont liées à une cyber-attaque en 2024 mais également aux évolutions du marché. Plusieurs de ses plus gros clients ont connu des redressements judiciaires ou des liquidations ces dernières années, laissant Makassar avec d’importantes factures impayées ayant impacté lourdement sa trésorerie et lui ayant coûté d’autres clients insatisfaits par le service.

Depuis de nombreuses années, les livres de notre maison d’édition Alternative Libertaire, autogérée par les camarades de l’UCL, sont distribués en librairie grâce au travail de Makassar. Chaînons bien souvent inconnu dans le monde de l’édition, les distributeurs sont devenus incontournables afin que nos ouvrages soient facilement accessibles en librairies, indépendantes ou non. Responsables de la gestion des stocks, ils sont aussi derrière une grande partie des flux financiers et constituent les intermédiaires entre les maisons d’édition et les librairies. Lorsqu’un livre est acheté dans une de ces dernières, le prix d’achat comprend plusieurs parts : celle de la librairie, celle de la distribution et/ou la diffusion, celle de la maison d’édition, celle de la fabrication, et celle des artistes-auteur·ices. L’argent remonte ainsi la chaîne et c’est le distributeur qui reverse donc leur part aux maisons d’édition. La mise en faillite de Makassar bloque des fonds essentiels pour les maisons d’édition, ayant déjà engagées les dépenses liées.

Makassar, connaît depuis plusieurs années de grosses difficultés financières, et est aujourd’hui menacé de faillite, risquant d’entraîner dans sa chute tout un pan de l’édition indépendante. Nous sommes actuellement près de 200 à travailler avec Makassar. Le distributeur en faillite, ce sont toutes les parts des ventes annuelles des maisons d’édition qui n’arriveront jamais à leurs destinataires. Mais les conséquences sont aussi tout ce qui est moins visible : ventes inutiles à venir pour les livres déjà en librairies, impossibilité d’obtenir les chiffres de vente de l’été, frais de retours sur des impressions qui n’auront rien rapporté, stocks impossibles à récupérer pour certaines. Un coup dont beaucoup pourraient ne pas se relever.

Si la baisse des ventes dans le secteur du livre joue un rôle indéniable dans la situation, la pression de l’extrême droite et la concentration du monde de l’édition par Vincent Bolloré doit également être dénoncée : censure, achat de groupes éditoriaux pour contrôler ce qui s’écrit, mais aussi la surproduction éditoriale impulsée par ces grands groupes qui met directement en difficulté les plus petits distributeurs. Plus de livres produits malgré la baisse générale des ventes, ça veut dire plus de stocks et de retours à gérer pour ces derniers. Ajoutons à cela les faillites récentes de nombreuses librairies indépendantes avalées par une gestion toujours plus capitaliste du marché : plus de frais et moins de recettes font un combo perdant pour des distributeurs comme Makassar, qui a longtemps défendu l’accès des petits au grand marché. Or, aujourd’hui, les acteurs et actrices de l’édition indépendante se maintiennent mutuellement : si l’un s’écroule, les autres n’ont pas les moyens de compenser les pertes financières engendrées, et c’est le constat actuel de nombreuses maisons d’édition distribuées par Makassar. On ne sait que trop bien qu’au bout de la chaîne, les conséquences seront encore des artistes-auteur·ices à qui on retire les voix et les moyens.

La culture ne peut être muselée par l’extrême droite. Elle contrôle une partie de plus en plus importante de la production culturelle et y défend une logique capitaliste et concurrentielle qui menace la pluralité éditoriale. On le sait : des maisons d’édition vont disparaître si ce nouveau coup dur se confirme. Et quel distributeur acceptera désormais les futures maisons d’édition politiques et économiquement incertaines ? Quel coût supplémentaire aura désormais l’indépendance ?

Nous appelons au soutien de Makassar afin que les maisons d’édition qui en sont dépendantes puissent vivre et continuer de propager leur vision d’une culture solidaire et accessible. Au delà de notre distributeur, nous appelons à soutenir également directement les maisons d’éditions et les librairies indépendantes, sans qui nos voix contestataires sont également menacées.

Ces derniers jours ont vu des initiatives se multiplier sur les réseaux. Nous appelons largement les personnes partageant nos idéaux politiques à soutenir concrètement ces tentatives d’empêcher l’effondrement des structures portées par nos collègues et camardes : cagnottes de soutien pour essayer de combler les déficits, commandes en direct pour les maisons ayant un stock indépendant à disposition, retenue des retours pour les libraires, solidarité entre les éditeur·ices, etc. Soutenir, c’est aussi se renseigner sur les catalogues proposés par ces maisons auprès de nos libraires indépendant·es, parler autour de nous de ce qui se crée en dehors des grands groupes éditoriaux qui inondent le marché, faire connaître les contenus que nos maisons d’éditions tentent de maintenir visibles malgré les musellements financiers et politiques. Soutenir, c’est également prendre sa part pour sortir la chaîne du livre hors des codes capitalistes : ne plus attendre que sa commande en librairie arrive en moins de 48 heures, faire le choix de l’indépendance face à la praticité des grandes librairies et des plateformes de vente internationales, repenser un système d’achat ferme face à celui de dépôt-vente qui vise à renouveler en permanence l’offre des librairies au détriment de ventes sur du long terme, mais aussi défendre l’autogestion dans la diffusion de nos savoirs pour en préserver la diversité. Ne laissons disparaître ni nos idées ni nos emplois.

Contre l’hégémonie du secteur, que vive les éditions et la presse libre !